Pour Monique Mujawamariya, la défense des droits humains est comme un devoir pastoral

Monique Mujawamariya, près de trois décennies d'engagement pour les droits humains. Photo (c) Monique M.
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18/12/2016 Par Tharcisse Semana

Le mouvement pour la défense des droits humains au Rwanda date des années 1990. Cette période – charnière entre le traditionalisme et le modernisme de la société rwandaise – marque un tournant décisif de la pensée rwandaise en matière des droits de la personne et des libertés publiques. Philosophiquement, elle inaugure une nouvelle ère de concevoir et de penser individuellement et collectivement la vie. Mais également, la gouvernance ou mieux encore la gestion de la « chose publique » Contrairement à aujourd’hui où tout le monde – les hommes et les femmes, tous confondus-, se sentent concernés par la défense de leurs droits politiques et civiques, hier, il y avait peu de femmes convaincues et engagées pour cette cause. Monique Mujawamariya fait partie de ces exceptions. Un parcours atypique et hors du commun qui caractérise cette femme engagée et imprégnée de l’esprit des droits humains. Portrait.

Il est dix heures pile lorsque j’appelle Monique Mujawamariya pour savoir si notre rendez-vous reste toujours maintenu à l’endroit où nous nous sommes déjà convenu. J’appelle une fois, deux fois et je tombe sur un répondeur auquel je laisse un message vocal. Quelques minutes, un message de Monique via WhatsApp m’arrive. Et ce message est bien précis et concis:  »Oui, notre rendez-vous est confirmé et au même endroit ».

Vêtue de boubous africains, Monique Mujawamariya arrive à notre rendez-vous fixé dans le quartier de Matonge à Bruxelles et me salue d’une chaleureuse accolade. Souriante, elle me prévient qu’elle ne peut pas rester longtemps car elle ne peut absolument pas rater la messe. Je passe donc à l’essentiel et la questionne sur l’origine de son engagement pour la défense des droits humains. D’un regard lumineux, elle me dit que l’événement déclencheur a été l’arrestation de ses voisins dans l’indifférence des gens de son quartier de Remera, au cœur de Kigali, la capitale du Rwanda.

Et d’ajouter en précisant encore que le leitmotiv de son engagement de militante des droits humains s’inscrit aussi dans le prolongement de ses activités de chrétienne. Car, dans les années 1980, elle s’occupait des personnes malades, des pauvres et des orphelins.

« Dans les années 1980-1990, juste avant le début de la guerre civile d’octobre 1990, le Rwanda était rongé par de drames épisodiques: massacres et  assassinats, banditisme et meurtres étaient très courants », témoigne Monique. « J’avais 35 ans, lorsque la police a arrêté un couple vivant à quelques mètres de chez moi. Les domestiques ont fui, abandonnant les enfants de trois et quatre ans, seuls dans la maison. C’est à ce moment-là, poursuit-elle, que j’ai pris conscience du danger que couraient de nombreuses personnes accusées – à tort ou à raison – de complicité avec les rebelles et les conséquences sociales désastreuses que ça ne manquerait pas de provoquer».

En effet, durant cette période, les arrestations arbitraires, disparitions forcées et assassinats de toute personne suspecte d’être membre ou complice du Front patriotique rwandais (FPR) – un mouvement politico-militaire regroupant les anciens réfugiés rwandais du Burundi, de l’Ouganda, de la Tanzanie et du Zaïre, devenu actuellement République démocratique du Congo – étaient très courants.

Révoltée et indignée, Monique Mujawamariya met tout en œuvre pour sauver la peau de nombreuses personnes accusées à tort sur base de faux témoignages. Et pour y arriver, elle fait recours à  ses amis et connaissances parmi les officiers hauts gradés de l’armée rwandaise. « Dans le cas de ce couple emprisonné, je suis allée chercher leurs deux enfants et les ai retrouvés dans un état très lamentable : leurs habits étaient sales, ils étaient affamés et malades. Je les ai soignés et me suis mise par après à la recherche de membres de leur famille », commente-t-elle.

Constamment sollicitée par les familles pour enquêter sur le sort des personnes arrêtées ou disparues, déterminer leur lieu de détention, rassurer les familles et leur donner des nouvelles, Monique décide en 1990 de créer l’association rwandaise pour la défense des droits de la personne et des libertés publiques, (ADL). « Afin de ne plus me sentir seule dans ce combat, j’ai cherché des hommes et des femmes  intellectuels et sensibles à cette cause pour m’épauler dans cette tâche. Des journalistes, des juristes et des hommes d’affaire m’ont rejoint. Ils comprenaient ma motivation et osaient prendre position face au pouvoir en place. Je voulais absolument qu’ils continuent mon travail s’il m’arrivait quelque chose. À l’époque, j’étais déjà la cible de nombreuses menaces », raconte la militante.

Monique Mujawamariya a reçu en 1993 et 1994 le prix du meilleur défenseur des droits humains de Human Rights Watch et a été reçue à la Maison-Blanche. Photo © Monique M.

Monique Mujawamariya a reçu le prix du meilleur défenseur des droits humains de Human Rights Watch, respectivement  en 1993 et 1994. Photo © Monique Mujawamaliya.

Monique est élue, en 1993, Secrétaire Exécutive de la Ligue des Droits de la personne dans la région des Grands Lacs (LDGL) qui couvre les deux pays limitrophes du Rwanda : le Burundi, et le Zaïre devenu République démocratique du Congo. C’est en ce poste que Monique va trouver la frénésie de tuer qui embrasant la capitale Kigali en avril 1994. « Par une succession de miracles, nous confie-t- elle, je suis parvenue à échapper aux tueurs et suis accueillie à Montréal au Québec le 21 avril 1994 après un transit de 3 jours en Belgique ».

Longtemps consultante au département d’État à Washington pour les affaires africaines et conférencière itinérante pour Amnesty International, Monique se voit décernée en 1993 et 1994, le prix du « meilleur défenseur des droits humains » par Human Right Watch, ainsi que de nombreuses autres récompenses. Monique nous confie que lorsqu’elle a été reçue au déjeuner à la Maison Blanche par le président Clinton, celui-ci lui a dit que son engagement et détermination pour la défense des droits humains lui sert d’exemple pour servir son peuple.

À 61 ans, sa verve pour la défense des droits humains ne faiblit pas, Monique défend aujourd’hui les droits des femmes par le biais de l’association Mafubo, qu’elle a créée pour lutter contre l’extrême pauvreté, l’insécurité, et les violences de toute nature et toute formes: violences politiques ou conjugales et toutes sortes de répressions.

 Monique reste très convaincue que lutter contre l’extrême pauvreté c’est une autre façon de rétablir un des droits fondamentaux de tout individu: avoir un toit et une vie décente, être soigné [quand on est malade] ou être scolarisé.

Créée en 2009 l’association Mafubo est devenue aujourd’hui une Fédération mondiale: Elle est active dans quarante pays, en Afrique, en Europe, en Asie et en Amérique. Monique estime, en outre, que « le développement durable ne pourra s’enraciner dans les pays pauvres, que si on le bâtit autour de la femme ». Et, cela est une réalité existentielle, surtout en Afrique, où les guerres fratricides font rage et l’extrême pauvreté pousse l’être humain dans le coin sombre de son être.

 

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