Le résumé de « Là où le soleil disparaît » de Corneille, par Philibert Muzima

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17/12/2017 par Philibert Muzima
• “Mon grand-père paternel a été tué lors des massacres en 1967” p.39
• “Ma grand-mère, le frère cadet de mon père, sa femme et leur bébé ont été brulés vifs dans leur maison à Nyanza.” p.108
• “Mon oncle Camille, l’autre jeune frère de mon père, a été appréhendé à un barrage d’Interahamwe et tué à la machette, dans la rue, à Butare.”p.108
Ainsi se résume en trois points l’histoire tragique de la famille paternelle de Corneille, identique en tout à celle de la plupart des familles des Tutsi du Rwanda. Ce qui la rend particulière, c’est l’identité des auteurs présumés du massacre de sa famille directe (son père, sa mère et ses siblings). C’est peut-être cela qui constitue le fond de tout le tollé soulevé par son témoignage raconté dans le livre, Là où le soleil disparait, paru cet automne 2016 aux Édition XO.
Je laisse la polémique à ceux qui n’ont pas lu le livre mais le critiquent cruellement. Je vais quant à moi essayer de relater les grandes lignes de cet autre chef d’œuvre du gars de chez nous.

J’avais lu et beaucoup aimé “De l’enfer à l’enfer ” de mon ami Ben Rutabana. Maintenant que je termine la lecture de « Là où le soleil disparait » de Corneille, j’ai une conclusion, pas si hâtive que ça car basée sur deux faits : Lorsqu’on est un bon auteur-compositeur-interprète, on peut être aussi un bon écrivain! Tout comme Ben Rutabana, Corneille écrit aussi bien qu’il chante. Il m’a conquis et convaincu de son talent en tant qu’artiste et en tant qu’écrivain.

D’entrée de jeu, Corneille estime que l’écriture de son histoire l’a mené à conclure qu’il devait le meilleurs de sa vie au pire de son existence. Pour des fins du récit, l’auteur nous livre une conversation fictive entre lui et son « père qui est aux cieux”, du moins où Corneille a décidé qu’il soit: « J’ai décidé que mes parents étaient au paradis….dans une maison Apple »pp13-14. Mais pour nous parler d’eux, il dit tirer énergie et courage à sa jeune famille. « Je dois m’accrocher aux vivants pour parler des morts »p15, dit-il. Il s’accroche à eux mais cela ne l’empêche d’avoir peur de ne pouvoir les protéger contre la barbarie humaine. « On n’est jamais préparé quand l’humanité décide de quitter les hommes. »p16

Les discussions avec son père sont souvent houleuses, fiston multipliant reproches et blâmes envers son géniteur qu’il idolâtre par ailleurs et dont il requiert l’avis lorsqu’il a de grandes décisions à prendre, ou simplement lorsqu’il en a besoin. Il parle de son père tutsi qui a dû troquer ses origines ethniques, changeant dans sa carte d’identité le mot Tutsi par Hutu, pour arriver à ses ambitions, avoir une bourse d’études en Allemagne où l’auteur allait naître.

A leur retour au Rwanda, Corneille cumulera déception sur déception, à commencer par la laideur de sa grand-mère paternelle : « Ma grand-mère était moche! Il devait lui manquer plus de dents qu’il ne lui en restait, mais, surtout, il y avait cet œil crevé, mort, difforme et grisâtre qui lui donnait des airs d’une sorcière. P24. Il y a cette vie chez sa grand-mère où il n’y a ni eau ni électricité. Comme tout enfant de son âge (6 ans et demi); il devra affronter les corvées domestiques dont « Kuvomesha ikijerikani qu’on bouclait avec une banane. » Il devra endurer « l’obscurité, et le cœur vulgaire des crapauds.  » Il y a aussi ce viol incestueux dont il fut victime de par sa tante paternelle alors qu’il n’avait que 6 ans et demi et elle, alors âgée de18 ans. »pp.25-26

Mukura Victory Sports

La mémoire étant cette faculté qui oubli, Corneille lui, a de la chance puisqu’un matin, écrit-il, la mémoire lui est revenue. « Le corps humain a ce génie- là. Une mémoire que l’esprit ignore. »p.28
Il se souvient, dans les moindres détails, de son enfance à Nyamirambo et de ses évasions les weekends avec son père pour le stade régional du lieu, assister aux matchs de Mukura Victory Sport, équipe favorite de son père qui sera très vite également la sienne:

« Mon père adorait ce sport (le foot) et son allégeance était pour Mukura FC, équipe de sa ville natale, Butare…Tout de noir et jaune vêtus pour nous distinguer des autres couleurs du foot…Mon père avait réussi à me transmettre cet inoffensif fanatisme pour son équipe et je peux dire que la transition du Bayern au Mukura ne fut guère malaisée…Noir et jaune, mon père et moi ensoleillés ! Voilà un souvenir qui se déroule en plein jour… » p29-30

Les enfants du dictateur

Écolier au camp Kigali, Corneille ne s’empêche pas de lancer des critiques en un humour noir à propos de la démocratie responsable, version MRND.  » Le général-major Habyarimana voulait que le Rwanda soit une démocratie, mais pas n’importe laquelle.  » Le Rwanda est une démocratie responsable… et le responsable, c’est moi.  » pp33-34.

Il fréquentait donc la même école que les enfants du dictateur président. « Ils étaient si protégés que je me souviens du convoi militaire qui les emmenait le matin et les ramenait après l’école. Ce convoi de trois ou quatre Mercedes Classe G noires, vitres blindées et teintées, était lui-même un spectacle que les autres enfants regardaient avec émerveillement, mais avec, déjà à cet âge, un certain sens de la retenue. Le réflexe d’un enfant rwandais au passage d’un véhicule est généralement de courir après en se remplissant les poumons de poussière rouge. Le carrosse princier n’était pas comme les autres véhicules ; seul le regard avait le droit de le suivre, et encore, pas pour longtemps”. p34. Et de mettre le dernier clou au cercueil, il va renchérir plus loin : “ j’étais content de ne jamais me retrouver dans la même classe que Ses Altesses »p37. Il dit cela parce qu’il était premier de la classe et il croit que « la jalousie des enfants d’un dictateur doit sans doute être venimeuse. » p37.

Il parle aussi des coups de fouets infligés aux écoliers pour simple plaisanterie en classe ! Et la plaisanterie, Corneille en a pour se moquer de ces châtiments corporels. Selon lui, « Il n’y a pas de démocratie responsable sans discipline ! »p35.

Le changement de nom, Cornelius à Corneille aurait sûrement ou se passer sans commentaire ou du moins se limiter à la référence du Grand auteur français ou à la cousine du corbeau ! Mais pour les rwandais, le nom est pris pour Koroneri et ainsi le Mudage fut  » promu dans les rangs… »p37.

Les signes avant-coureurs

Corneille nous fait savoir que son « grand-père paternel a été tué lors des massacres en 1967″p39, prenant sûrement pour prétexte des attaques des Inyenzi; l’année 1967 marquant la fin de leurs incursions. Même si le grand-père de Corneille fut assassiné, son père à lui n’en a pas perdu de son mordant pour autant : « C’est mon père qui m’a le premier montré que l’on pouvait acheter l’acceptation des autres. Je l’ai vu faire avec…ses camarades politiciens qu’il n’aimait pas nécessairement ni ne respectait. Je ne peux compter le nombre de fois où je l’ai entendu traiter les Rwandais d’abatindi, un adjectif qui contient à lui tout seul les injures les plus infâmes que je connaisse. L’adjectif contient « cheap, « mesquin », et « sans savoir-vivre”, et certainement plus encore. »p48. Mais son père a tellement aimé son pays d’abatindi qu’il en a sacrifié sa famille. »p49

L’auteur parle aussi de ses moindres connaissances, avant le génocide, des problèmes ethniques: « Dans ma mémoire de gamin, la tache dans le portrait d’un Rwanda en parfaite harmonie politique et sociale n’était pas de nature ethnique, mais bien régionale…Vers la fin des années 1980, un air discret d’opposition au régime népotiste hutu de Juvénal Habyarimana commença à se faire sentir. On ne parla pas d’aller aux barricades dans les salons des intellos sudistes, on eût simplement l’audace de contempler la possibilité d’un changement dans la vie politique rwandaise à la veille de des chutes de l’Apartheid et du mur de Berlin. Mes parents firent partie de cette révolution de salon. »p62.

À l’automne 1989…. « Mon père fut arrêté et mis en prison. Suspecté de complot et d’atteinte à la sécurité de l’État. » Page 65. Il en revint brisé. Froid. Menacé d’y retourner ou, pire encore, si… »
Est-ce que le pire devait arriver, emballé dans un camion remorque qui happa sa voiture, l’envoyant, lui et sa femme aux urgences? Corneille est formel: « l’accident était en réalité une tentative d’assassinat contre mon père »p69. Peut-être non. Mais il y a aussi cette attaque à la machette qui a laissé le père de l’auteur « sans connaissance et dégoulinant de sang »p70.

Le génocide

Parlant génocide, Corneille nous fait un préambule: « Si vous avez croisé la mort, vous serez d’accord avec moi, c’est la pire des garces. Je vous parle de la vraie, pas des impressions que fabrique notre trouille bleue de l’inconnue. La mort vivante, mobile comme la brume noire dans Les Dix Commandements, qui dégage un souffre nauséabond de terreur. Elle ne se manifeste pas, n’a pas d’image, se passe de mots. Insolence même. Elle arrive parfois sans prévenir et elle prend, sans poésie, sans manière. Elle fait le vide derrière elle et elle n’a que faire des explications. Elle ne se retourne pas, même pas pour nous narguer, elle n’a pas le temps, elle poursuit et nous laisse la gestion des épaves. »p86.

Sur ce, cap sur le passage de moins de quatre pages (de 88 à 92) sur les trois cent vingt de l’ensemble du livre mais qui ont fait couler beaucoup d’encre et de salive : Le massacre de sa famille, la nuit du 15 avril 1994. Tout a été dit, même son contraire sur cet épisode douloureux qui a marqué au fer rouge la vie de l’auteur. Je m’en passe donc de commentaires pour passer directement à sa réaction, à l’impact que ce massacre a eu sur lui, là, cet instant même : »Je ne pleure pas. Mon âme a manqué d’air toute la nuit. Seule une âme en vie peut lâcher ses larmes. » Quant à la suite des choses, il précise :  » mes voisins offrent un ultime luxe aux miens. Un drap autour de leur corps avant de les jeter sous terre. Comparé à ce que ce que subirent les autres durant le génocide, ce fut une cérémonie. On a pu semer des anges, six pieds sous terre, à l’abri des charognards. Une fin plus digne qu’une fosse commune, entassés les uns sur les autres, en déchets, comme finiront les familles tutsies dans le pays. »p93

Fidèle à son style poétique et métaphorique, il relate le génocide des Tutsi dans des églises en ces termes : « Les prêtres catholiques faisaient un effort exécrable pour sauver des vies. Ils collaboraient. Les plus grandes hécatombes se sont produites dans des églises rwandaises. Plusieurs familles Tutsis ont été décapitées dans des églises parce que des traitres catholiques, pour sauver leurs peaux les y avaient rassemblé avant de faire signe aux bourreaux Interahamwe de venir se dégourdir les bras. » p96. Remarquez la rime entre prêtres et traîtres!

Les jours suivants le carnage, le survivant erre de famille en famille jusqu’à ce que, le 25 mai, les affrontements entre les parties combattantes le sortent de Kicukiro. La fuite se fait sous des tonnes de bombes qui tombent si près de lui qu’elles le ratent de très peu, emportant au passage certains de ses compagnons d’infortune. Il dévale les pentes sur les fesses, il court, il saute, il glisse, il enjambe des cadavres ou des blessés agonisants. « La peur de tomber n’existe plus. La peur de mourir l’emporte sur la peur de se faire mal. Hiérarchie des malheurs. »p.105

Il s’échoue chez Emmanuel, chauffeur, ami de son père où il apprend les nouvelles de sa famille paternelle. « Emmanuel me raconte le sort tragique, mais si commun, du reste de la famille de mon père. Ma grand-mère, le frère cadet de mon père, sa femme et leur bébé ont été brulés vifs dans leur maison à Nyanza. Mon oncle Camille, l’autre jeune frère de mon père, a été appréhendé à un barrage d’Interahamwe et tué à la machette, dans la rue, à Butare. « P108. Il reste chez Emmanuel, près d’un mois, dans la peur, sans rien à lire, « même pas une bible »p.110.

Il rêve les yeux ouverts. S’il sort vivant du génocide il aimerait s’exiler au Canada, plus précisément à Montréal où il travaillerait dans un MacDo, comme des jeunes de son âge vu dans des films. Il rêvait aussi d’une âme sœur; d’une brune. A l’instant où il retransmet le récit de ses rêves, il se demande si « un Nègre trahit les siens lorsqu’il rêve de s’amouracher d’une brunette en terre blanche. » Le mot Nègre sonnant gros dans son âme, il consulte son père qui est aux cieux et celui-ci répond : « Tu glisses toujours quand tu parles franchement, fils. Dire ou se contenter de parler, voilà le choix. À ne rien dire, on finit par ne plus être. » p112. Père valide donc Fiston, mais Corneille fait remarquer les conséquences terrestres de la franchise : « Ici-bas, quand on ne pèse pas ses mots à la ponctuation près, on risque la Cour suprême du peuple en ligne. Et la justice y est sans pitié. Sans justice. » p113.
Chez Emmanuel, le fuyard suit les nouvelles grâce à « une radio portative à piles (qui ndlr) appelait à la vigilance contre les cafards. Ils sont partout, ils sont déguisés, ce sont vos voisins, ils sont dangereux » p114.
Fuir vers « là où le soleil disparait »
Ceux qui chassaient les « Cafards » finiront par craindre, à leur tour, pour leur vie et tenteront de la sauver en fuyant vers l’ouest. « Là où le soleil disparait », c’est la traduction littérale du mot Ouest car en Kinyarwanda, l’ouest est dit: Iburengerazuba.  » Corneille suit dans la foulée la masse de hutu dans sa fuite.

Ils passent par Gitarama et longent la Nyabarongo où ils voient des corps charriés par la rivière. « Des corps inertes flottaient par centaines le long de la rivière. Des troncs humains, des bras, des jambes, emportés par le courant vers les cimetières sans cercueil et des tombes sans nom. « p126 Mais les Tutsi, même leurs cadavres dans cette rivière, ne pouvaient être innocents, au-dessus de tout soupçon. Ils doivent être coupables de quelques choses. Ici par exemple, ils avaient le tort de contaminer l’eau par leurs corps en putréfaction, rendant l’eau imbuvable pour ces pauvres réfugiés: « Nous étions des milliers, malades, de cœurs et de corps, affamés, assoiffés et là, à portée de nos mains, coulait une rivière sans eau! « p126.

Là c’était la faute de ces cadavres de tutsi! Alléluia! Amen!
Malgré la fatigue et la faim ainsi qu’une crise de malaria que le terrasser et qu’il traînait depuis Gitarama, Corneille poursuivra son odyssée pédestre vers l’Ouest par Ruhengeri et Gisenyi. Au milieu de nulle part, ou quelque part entre Ruhengeri et Gisenyi, dans le fief natal des apparatchiks du MRND, le hasard du vent lui amène Iréné, copain au primaire, devenu militaire. Le voilà qui le prend à bord de son véhicule. Fini l’escapade en fantassin. Le rescapé poursuivra son combat pour la survie dans une ride avec les FAR. René le présente à un poste de barrage militaire: « c’est un ami, toute sa famille a été tuée par les cafards, il est le seul survivant….  » Une fois le passage accordé, Corneille, stoïque, se lance dans une réflexion : « J’étais sauvé pour la énième fois, et cette fois parce que le tueur m’avait cru de son camps. »pp134-135
Rescapé du génocide.

Il pourra enfin traverser la frontière vers Goma, puis, toujours vers plus à l’Ouest, à Kinshasa à partir d’où il s’envolera vers l’Allemagne, pays de sa naissance, fuyant ainsi de plus belle le pays de sa jeunesse. Dès l’arrivée en Allemagne, se jura de ne plus retourner au Rwanda, « certain qu’aucune force ne pouvait plus me faire retourner au pays de mes enfers…. » écrit-il p143. En juillet 1997, Corneille immigrera à ce Montréal dont il rêvait déjà durant son confinement de chez Emmanuel.

Il fera une belle carrière dans le show-biz et sera une telle célébrité qu’il va côtoyer les grands du même monde dont Oprah, la reine de l’industrie du cinéma, le chanteur Bono et Charles Aznavour pour ne citer que ceux-là. Il fut invité pour un diner à L’Élysée avec le Président Jacques Chirac et son épouse Bernadette. L’auteur-chanteur ne s’empêche pas de décocher des flèches contre la France : « Après avoir assisté au massacre de ma famille,…, je chantais Tout va bien à la jeunesse d’une France accusée d’avoir contribué au génocide de mon peuple »p.204’ et se pose des questions sur cette attention, d’autant plus que Chirac lui propose un passeport français:  » Pourquoi ces attentions? Mon histoire? Celle de son État et les tombes rwandaises? » p.214

En janvier 2005, le Figaro dévoile les revenus annuels de Corneille : 3,1 million d’euros.  » Un exploit tout de même, pour le petit kid rwandais venu de loin »p221. Puis Corneille raconte sa rencontre avec celle qui allait devenir la femme de sa vie à qui il se raconte, ce qui n’intrigua ni n’effraya guerre la belle Sofia de Medeiros.  » Pour la première fois, le récit de ma vie ne m’a pas placé dans la marge habituellement inaccessible des rescapés du génocide à la géographie exotique. » p234. La belle brunette l’encouragera d’ailleurs à consulter un psy ou, selon Corneille, comme tout rwandais qui se respecte, « le docteur des esprits en faillite ».

Après plusieurs séances de psy, et, a fortiori, des thérapies à domicile amoureusement et reçues de sa femme, Corneille décide de parler à ses parents. Il n’est ni indulgent ni clément. Il est en rage contre eux. Son « con » de père passe en premier au tribunal dressé par son fils qui y tient l’office de juge impitoyable. Les blâmes fusent. La sentence est sévère, le jugement est sans appel; le châtiment est éternel: « Tu es con papa! Tu devais bien te douter que ça allait péter! Tous les signes étaient là!!! Tu t’es fait mettre en prison, tu t’es fait casser le fémur dans un attentat déguisé en accident de voiture, puis tu t’es fait attaquer à la machette…Que fallait-il de plus pour nous sortir de là??? « p263.

Après le châtiment pour le crime de négligence criminel ayant causé la mort de toute une famille, l’ingénieur devenu bureaucrate- et pas du tout manuel- est également sermonné pour, un péché par omission : Un délit mineur certes, mais dont les répercussions font honte au fils et aura des conséquences pour le petit-fils : « Tu aurais pu m’apprendre à travailler de mes mains! Je suis paumé, ici! Chez les Blancs, les hommes font tout, tout seuls. Ils construisent leurs propres bungalows. Tu ne m’as rien appris de tout cela! De quoi vais-je avoir l’air devant mon fils? « p.263.

Il reproche ensuite à sa mère de ne pas avoir su prévenir et empêcher le viol. A la tante violeuse. Mais le pire sera réservée à la voleuse d’innocence, elle qui a d’ailleurs la malchance d’être encore en vie. Comme beaucoup de criminels, elle clame son innocence à elle, plaidant l’ignorance ou, pire encore, l’oubli. « Non, je ne me rappelle pas… » p265. Corneille lui crache sa rage et « lui tourne le dos pour ne plus la revoir », et écrira ceci plus tard dans l’une de ses chansons : « Je reprends ma vie et tu resteras un voleur de lendemain. » p 266 Quelle vengeance. Impitoyable, avais-je dis.

De musicien à écrivain?

Humble et sans fausse modestie, Corneille parle de sa carrière qui a du plomb dans l’aile. Il raconte son déclin, de ses albums qui ne se vendent pas bien et des concerts qu’il refuse. Il parle de sa vie dépensière, propriétaire de deux Porsche acquis par endettement, une vie de parvenu, d’arriviste. Il a des problèmes avec le fisc qui lui réclame sa part et menace de saisir sa maison. Il évoque ses démêlés avec la justice à cause des procès lui intentés qui par les managers, qui par ses comptables etc. » J’ai avoué mon échec et je n’en suis pas mort. Ni de peine ni de honte »p306.

Il décide de ne plus signer des autographes. Dorénavant, ses fans devront se contenter de serrer la main à leur idole qui refuse d’être une marque de commerce, être identifié, non par ce qu’il est, mais par ce qu’il fait. Puis après avoir opté pour l’art et la joie de faire de la musique plutôt que d’en faire un business, il dit vouloir se convertir en écrivain. « J’ai appris à faire de la musique en écoutant. Pourquoi ne pas concevoir que je puisse apprendre à écrire en lisant? »p.300

L’impossible pardon

En dialogue fictif avec son père qui minimise le terrorisme et la guerre au terrorisme :
– « Tu as connu la guerre….Ca a l’air d’une guerre, ça?  »
Corneille, toujours très critique à l’égard de son père, réplique :
– « Et c’est toi qui dis ça, papa, toi qui n’as pas vu les signes d’un génocide et qui l’as payé de tout ton sang! » P308.

Plus loin, son père lui demande s’il a pardonné aux petits hommes qui les ont fusillés.
« Je ne saurais pas à qui pardonner.  » Répond-il. « Ils ont été si lâches dans leur besogne. Ils n’ont pas laissé de cartes de visite individuelle. Ils parlaient swahili entre eux, me laissant comprendre qu’ils étaient du FPR, car les Interahamwe et les FAR ne parlaient pas swahili. Et, surtout, ils ont commencé le massacre dès que tu t’es vanté d’être dans le camp au pouvoir. « p310

Tout en refusant de pardonner ou, mieux encore, tout en reconnaissant son incapacité face à l’impossible pardon, Corneille refuse du même coup de sombrer dans la haine, dans l’ethnisme. “Le diable savait ce qu’il faisait. Autrement, pourquoi m’aurait-il laissé en vie? Il voulait que je m’engage dans sa petite armée de détraquées et qu’à mon tour je participe à la chasse aux cafards. Que je les écrase tous, puisqu’ils avaient froidement troué les corps des miens. Que je haïsse le Tutsi d’où qu’il vienne. Car les deux petits monstres étaient du FPR, donc tutsis. Faisant ainsi de tout Tutsi vivant sur terre un complice du meurtre prémédité de ma famille entière…. Le diable a tenté de me radicaliser. Mais échec! Les petits monstres n’étaient pas des tutsi, puisqu’ils n’étaient pas des hommes….”p311

Rwandais un jour, rwandais toujours, pour toujours.

“I’ll never call you home again.” Ou “ Je ne t’appellerai plus jamais “chez moi” p.319, tel est le titre d’une chanson de Corneille qui croyait ainsi avoir fait un trait sur ce pays, le Rwanda, qu’il ne voulait plus appeler le sien. Quel auto-mensonge! Son fils Merik n’était pas encore venu lui poser “la question qui tue”, comme dirait Guy A. Lepage. “Mon fils est venu me rappeler qu’on ne fuit jamais d’où l’on vient. Les allers simples, ça n’existe pas.”p319

La question qui tue vient donc à la toute dernière page clôturer le volume de 320 pages : “Est-ce qu’on ira au Rwanda un jour? ”. Corneille ne pouvait que virevolter. Il ne répondra pas à son fils comme il l’a toujours fait avec les media. Il lui doit une promesse ferme. Lui qui sans nul doute connait Charles Trenet, fredonne son tube chanson “Un jour j’irai” :

“Un jour j’irai voir s’écouler le temps
L’éternel printemps
Un jour j’irai là-bas”

Un jour aussi, Corneille ira au Rwanda. Avec femme et enfants.
Là où le soleil disparait est un livre qui se lit très bien.
Tu pleures, tu ris et, la main sur la bouche, tu es abasourdi par tant de vérités tout crachées.
Un bon témoignage sur le génocide des Tutsi du Rwanda, une bible de la résilience.
Un livre que je recommande fortement à toutes et à tous.

Philibert Muzima est journaliste et auteur du livre "Imbibé de leur sang et gravé de leur noms" paru aux Éditions Izuba en avril 2016

Philibert Muzima est journaliste et auteur du livre « Imbibé de leur sang et gravé de leur noms » paru aux Éditions Izuba en avril 2016

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