Rwanda : les ratés d’une réconciliation

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Publié sur le blog EJCM INFO en janvier 2015.

Au mois d’avril le Rwanda commémorera pour la 21è fois le génocide perpétré contre les Tutsi de l’intérieur du Rwanda, au cours duquel Hutu et autres ont été tués selon la nouvelle appellation adoptée par l’ONU. Après cette tragédie, et dès le jour où les armes se sont tues, un des défis majeurs était la réconciliation. Le régime en place se réjouit du travail déjà fait alors que l’opposition (principalement en exil) ne cesse d’exprimer ses critiques et revendications tout en exigeant un dialogue national. Qu’est-ce qui a été réellement fait jusqu’à maintenant ? Qui aurait pu se réconcilier avec qui, et de quelle manière ? Y a-t-il lieu d’espérer une réconciliation réussie dans un proche avenir ?

Qui se réconcilie avec qui ? La réponse qui est souvent donnée à la hâte, est que ce sont les deux principales ethnies qui devraient se réconcilier. À ce jour, le problème a dépassé ce niveau et a touché le peuple au-delà de ces considérations ethniques. (Il convient de constater que toutes les ethnies sont représentées au sein de la classe politique au pouvoir et parmi les exilés). Donc, il faut chercher le fond du problème ailleurs. D’une manière générale, les conflits politiques commencent toujours avec ceux qui concourent à l’accession du pouvoir eux-mêmes, les citoyens ordinaires n’étant qu’instrumentalisés ou de simples suiveurs dans ce jeu. Parfois, quand ils s’adressent à la population, les politiques dissimulent le nœud du problème et le présentent sous une autre forme pour pouvoir bénéficier du soutien et de l’adhésion du peuple. C’est ainsi que certains leaders (qui honnêtement ne méritent pas ce nom) ont, à un certain moment, fait recours à l’indigne stratégie de diviser pour régner, en opposant une partie du peuple à une autre.

À vrai dire, en ce qui concerne le Rwanda, depuis plusieurs décennies, le problème réel et profond, en soi, ce n’est pas tant un problème ethnique. Le nœud du problème, c’est d’abord le mode d’accession au pouvoir et la confiscation de celui-ci sur la base d’interprétations historiques tendancieuses. Un autre point, corolaire du premier, concerne la gouvernance démocratique qui reflète l’exclusion totale ou partielle de certaines catégories de la population. D’aucuns n’hésitent pas à dire qu’il n’est ni juste, ni équitable, ni conforme aux normes de la démocratie. À part les critiques des politiques, les différentes Organisations Non Gouvernementales abondent dans le même sens (à titre d’exemples, International Crisis Group, Amnesty International, Human Rights Watch, …).

Le vrai problème, c’est donc s’arroger le droit de présider aux destinées de l’État par diverses façons anti-démocratiques, y compris le truquage institutionnel, en détournant la souveraineté et la légitimité du peuple. La véritable difficulté, c’est aussi l’absence d’institutions compétentes fortes, capables d’équilibrer le pouvoir et d’imposer les règles de jeu crédibles et transparentes dans la compétition politique et la consultation du peuple par la voie électorale. La terrible asphyxie d’un pays, c’est quand un seul homme est capable d’avoir à sa guise et sous son contrôle, l’armée, l’appareil judiciaire, le législatif et l’exécutif comme c’est souvent le cas en Afrique.

Après la tragédie rwandaise, le génocide qui s’en est suivi et les tueries subséquentes transfrontalières, le gouvernement rwandais s’est doté de deux principaux cadres institutionnels pour lancer le processus de réconciliation. Il s’agit de la Commission Nationale pour l’Unité et la Réconciliation (la CNUR) et des juridictions Gacaca. À première vue, les objectifs de ces deux instances étaient considérablement impressionnants, estimables et louables, à tel point qu’elles donnaient un réel espoir de reconciliation au peuple rwandais. Mais force est de constater le nombre de Rwandais de toutes ethnies et de toutes tendances politiques confondues qui continuent de fuir le pays. Ce phénomène s’est même propagé au sein du FPR (parti majoritaire au pouvoir) où des dissidents et non des moindres ont pris de nouveau le chemin de l’exil. Qu’en est-il réellement de ce phénomène ? Faut-il rappeler que la CNUR avait pour principale mission la promotion de l’unité et la réconciliation du peuple rwandais ainsi que la sensibilition des Rwandais à la défense de leurs droits fondamentaux ?

Quant aux juridictions « Gacaca », le gouvernement rwandais préconisait juger le grand nombre de détenus soupçonnés d’être impliqués dans le crime de génocide, et par là éradiquer la culture de l’impunité. De plus, cette méthode apparentée au tribunal populaire avait été privilégiée, parait-il, pour contribuer à la réconciliation à travers la libération de la parole, la recherche de la vérité et la catégorisation des accusés en termes de niveau de responsabilité. Cependant, que ce soit pour la CNUR, que ce soit pour les juridictions Gacaca, le travail déjà fait ou en cours n’a pas été construit sur une fondation profonde et solide ; à savoir la vérité et la réalité de l’histoire vécue et connue par les Rwandais eux-mêmes.

Le génocide perpétré contre les tutsi est un crime grave, indéniable et qui doit être sanctionné, afin qu’il ne se reproduise plus jamais. Au de là de ce drame rwandais, et au vu de ce qui s’est passé, il aurait fallu que les dirigeants au plus haut sommet de l’Etat aient aussi le courage, la volonté politique, et ce, dans l’intérêt général de la nation, de ne pas se voiler la face devant la réalité de l’histoire. Faut-il nier ou faire semblant d’ignorer que les deux parties en conflit et en guerre depuis 1990 n’ont pas toujours évité de susciter un climat de tension, de méfiance, de violence et de haine au sein de la population ? Les exactions, les crimes, les massacres et les assassinats commis sur la population civile et non armée dont les enfants, les femmes, les personnes âgées et autres, n’ont-ils pas impliqué les deux belligérants de l’époque ?

Chaque famille rwandaise (du moins élargie) a perdu les siens, victimes innocentes, massacrés ou assassinés pendant cette période sombre. De ce point de vue, tous les citoyens (sans aucune distinction ethnique) auraient dû avoir droit de faire le deuil ; d’organiser des cérémonies funéraires et mémorielles des leurs disparus pendant cette tragédie sur les mêmes bases psycho-sentimentales et de dignité humaine reconnues par l’État. Faut-il toujours traiter de négationnistes ou révisionnistes ceux qui relèvent ces points pertinents, dans la recherche de la vérité, ce qui permettrait de refonder la cohésion nationale sur des bases solides?

Comment redresser la situation

En résumé, la plus grave erreur qui a torpillé la réconciliation et a mis à mal la réussite de la CNUR et des juridictions « gacaca » c’est qu’il y a une partie de la population qui n’a pas eu droit de vivre dignement son deuil, d’exprimer sa souffrance et sa douleur, ou demander que justice lui soit rendue dans un État de droit. D’ailleurs, il aurait été logique d’ajouter dans la CNUR, Vérité pour en faire Commission Nationale de Vérité, Unité et Réconciliation même si ce qui compte n’est pas les mots mais les actions. Les événements tragiques que le peuple rwandais a vécus supposaient logiquement l’instauration d’un dialogue inclusif au cours duquel chacun s’exprimerait sans tabou pour pouvoir reconstruire le pays et vivre ensemble.

Le pardon ? L’amnistie ou pas du tout? La poursuite des procès ? La meilleure réponse ne viendrait-il pas de ce dialogue autour de la table entre ceux qui, au départ convergent, mais engageront des débats contradictoires, constructifs et volontaristes pour trouver une solution visant l’intérêt général de la nation. En effet, la situation de l’Afrique du Sud aurait pu être un cas d’école. Il est vrai que les deux situations ne sont pas identiques. Néanmoins, l’ampleur, la gravité, la violence, l’immense difficulté et complication quant à la recherche de la solution pérenne est quelque chose de commun pour le cas du Rwanda d’après génocide et celui de l’Afrique du Sud sortant de l’apartheid.

Les Sud-africains s’en sont bien sortis. Oui, évidemment grâce à un homme de charisme et de sagesse exceptionnels que fut Nelson MANDELA. Pourquoi les Rwandais ne s’en sont-ils pas inspirés ? La plus grave inquiétude est que les dirigeants actuels semblent se complaire de la situation socio-économique plutôt que la situation socioculturelle qui s’est profondément détériorée. Que disent les gens qui osent parler en toute franchise ? Le jour où les leaders politiques se mettront volontiers autour de la table pour regarder la réalité en face enfin de résoudre le problème de mésentente sur le mode de gouvernance et le respect des droits de chacun; leur réconciliation suivra automatiquement et impliquera celle des citoyens ordinaires. Qu’est-ce qu’il faut pour que cela puisse se réaliser ?

Au regard de positions et les discours tenus par les dirigeants actuels, ce serait peut-être simpliste de dire qu’il est facile d’arriver à la réconciliation (par un coup de baguette magique). Néanmoins, (il faut se détromper ; une bonne, une longue vision et) l’expérience de ce que nous avons connu ou vu ici et là nous laissent croire que toutes les parties ont intérêt à se réconcilier. C’est la meilleure voie, surtout qu’elle est pacifique. Le contraire ne mène à rien de positif, puisque tôt ou tard le déni de la réalité, le refus de l’autre ou la politique de l’autruche finissent toujours mal, et l’histoire l’a régulièrement démontré.

Le peuple rwandais mérite une issue heureuse une fois pour toutes. Cela dépend de la volonté politique mais aussi la voix de chacune et de chacun s’avère nécessaire pour que ceux qui sont à la traine ou dans l’indifférence, prennent conscience. C’est l’unique et la meilleure solution pour ce peuple qui n’a jamais cessé d’endurer des souffrances, d’exil et d’injustice depuis un demi siècle! Comme disait souvent Mgr André SIBOMANA, « gardons toujours espoir pour le Rwanda ». Espoir que le « bon vent » souffle avant qu’il ne soit trop tard, s’il ne l’est pas encore.

Jean-Claude Mulindahabi

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