Rwanda/Justice: affaire Kizito MIHIGO, un procès à l’image du régime

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Onze mois avant la sentence

« Quelle que soit la durée de la nuit, le soleil apparaîtra » a declaré Cassien Ntamuhanga journaliste d’Amazing Grace Radio le jour de la dernière audience. Et d’ajouter après sa condamnation : « C’est incroyable, c’est une honte, ce n’est pas la justice ».

C’est un procès historique et à l’image du pays. Pour plusieurs raisons, le procès du chanteur populaire Kizito Mihigo et ses 3 co-accusés restera dans les annales de l’Histoire. Les médias internationaux et les Organisations non gouvernementales des droits de l’homme ont suivi de près son déroulement. A travers les reportages, la réalité se lit entre les lignes. Connaissant Kizito, les Rwandais ont été surpris de la lourdeur de charges. Certains sont restés incrédules et ne l’ont pas caché. Il n’a pas fallu la qualification de juriste pour relever les irrégularités dans les procédures d’arrestation et de détention des premiers jours.

Kizito a passé une semaine entre les mains des instances judiciaires dans un endroit inconnu de sa famille. De même la famille du journaliste Cassien Ntamuhanga a vécu un scénario similaire pendant quelques jours. Que s’est-il passé durant les jours de détention inconnue de leurs familles et du public ? Cassien Ntamuhanga a indiqué au tribunal qu’il avait subi des actes de torture pendant près d’une semaine. Pourquoi ? Pour extorquer ses aveux, avait-il précisé à la barre lors de l’audience de procédures du 14 juillet 2014.

Ce n’est pas le premier procès controversé au Rwanda depuis la prise du pouvoir par le Général Paul Kagame et son parti FPR (Front Patriotique Rwandais). Les Rwandais se rappellent du procès de l’ancien président Pasteur Bizimungu, celui de Monseigneur Augustin Misago, celui de Victoire Ingabire Umuhoza, Déo Mushayidi ou encore Maître Bernard Ntaganda pour ne citer que ceux-là. Le procès de Kizito ne diffère guère de ces procès. Néanmoins la différence qui se dégage à l’œil nu se fonde sur sa personnalité elle-même.

Les témoignages de ceux qui le connaissent très bien le décrivent comme un homme exceptionnellement humble, pieux, apolitique, un homme de paix, de pardon et de réconciliation. Rescapé du génocide, Kizito a fait le pas vers les bourreaux de sa famille à Kibeho ancienne Préfecture de Gikongoro, ceux-ci ont demandé pardon, il n’a pas hésité une seconde à leur pardonner et se réconcilier avec eux. Ceux qui suivent la situation actuelle du pays, disent que Kizito a été exemplaire. Ensuite, il a fait le tour des prisons et des écoles pour prêcher la paix, la tolérance, la repentance, le pardon et la réconciliation. Après avoir analysé les activités et les œuvres de cet artiste, un homme qui le connait depuis longtemps et préfère garder l’anonymat témoigne: « Kizito est un homme gentil qui ne veut de mal à personne. Il est fidèle à Dieu, qu’il considère comme son seul Maître».

Kizito avait dépassé les barrières ethniques. Ceux qui l’ont observé au Rwanda comme à l’étranger, parlent d’un homme qui ne feint pas mais qui vit ce qu’il prêche. Ils décrivent un homme qui aime avec pour ambition d’être utile aux autres, particulièrement dans cette période post-génocide où la société rwandaise a besoin de se reconstruire. C’est le but de son association « Kizito Mihigo for Peace » (KMP). Ses chansons délivrent le même message : l’amour du prochain, choisir le Bien, et vaincre le Mal.

C’est aussi un grand compositeur de chansons religieuses. Dans ses concerts, il a toujours été acclamé et encensé même par les plus hautes personnalités. C’est un homme tellement populaire et bien apprécié qu’il a pu susciter des jalousies de ceux qui ne voient plus loin que le bout de leur nez. Que ce soit pour Kizito, le journaliste Cassien Ntamuhanga ou pour l’ancien militaire Jean-Paul Dukuzumuremyi, le seul fait d’avoir eu un contact avec les membres de l’Opposition n’aurait-il pas suffi pour s’attirer les foudres même sans engagement?

Quel crime a commis Kizito ? Un crime de lèse majesté est, d’après différents analystes, la chanson « igisobanuro cy’urupfu » (la signification de la mort) dans laquelle, il évoque les crimes dont est accusée l’armée patriotique rwandaise du Général Paul Kagame. Dans la même chanson, Kizito rappelle: « quelles que soient les causes de la mort, toutes les victimes sans distinction, méritent respect et mémoire ». La commémoration est une dignité qui concerne tout être humain, et pour le cas du Rwanda, selon Kizito, que l’on soit Twa, Tutsi ou Hutu, on est tous humains avant d’être rwandais. Les initiateurs du programme « Ndi umunyarwanda » (Je suis Rwandais) n’ont pas apprécié sa position.

Pour toutes ces raisons, Maître Innocent Twagiramungu, avocat pénaliste au barreau de Bruxelles pense que le procès de Kizito et ses co-accusés est un procès carrément politique. Il rappelle que les médias indépendants comme l’AFP, BBC, RFI, l’Express, France 24 et bien d’autres n’ont cessé d’évoquer cette chanson qui a été interdite sur les ondes des radios et télévisions publiques au Rwanda depuis son arrestation. En citant le Nouvel Observateur du 27/02/2017, il joute : « ce procès montre la fébrilité d’un régime qui, à l’approche d’une présidentielle à laquelle Paul Kagame est fortement soupçonné de vouloir se représenter, musèle de plus en plus toute voix dissonante». Enfin, Maître Twagiramungu souligne ces propos de Susan Thomson, professeur à l’université Colgate de New York et auteur de livres sur le Rwanda: « C’est un signe que le gouvernement est en ce moment sur la défensive. Je le lis comme un signe de faiblesse (…) parce qu’ils doivent éliminer les gens avec une assise potentielle dans le pays ».

Aveux et abandon d’avocats ! Quelle est la réalité derrière l’énigme ?

Au lendemain de ses aveux peu convaincants pour certains observateurs, en avril 2014 Ismaïl Mbonigaba a publié au magazine Rwanda-Géopolitique, un article intitulé : « L’énigme Kizito ». En effet, avec ses aveux, il était facile pour ses accusateurs de justifier les raisons de son arrestation, mais aussi, il fallait être naïf pour prendre ce qu’on lui reprochait comme parole d’évangile. A-t-il avoué parce que coupable ? Pourquoi s’est-il passé de ses avocats ? C’est rare et déconseillé dans le monde moderne. Et seule une personne qui n’espère rien en justice peut se passer d’avocat.

Agé de 34 ans, Kizito Mihigo a été condamné le 27/02/2015 à 10 ans de prison ferme, après avoir été reconnu coupable de conspiration contre le gouvernement du président Paul Kagame, de « formation d’un groupe criminel » et « d’entente en vue de commettre un assassinat ». Faute de preuves, le juge n’a en revanche pas retenu l’accusation de complicité dans un acte terroriste. Le juge a expliqué n’avoir pas suivi le procureur, qui avait requis la perpétuité contre le chanteur, tenant compte du fait que Kizito avait plaidé coupable et demandé pardon.

Jean Paul Dukuzumuremyi et Cassien Ntamuhanga ont respectivement écopé de 30 et 25 ans de réclusion. Agnès Niyibizi a été acquittée. Les quatre accusés étaient jugés depuis novembre 2014, huit mois après leur arrestation.

Jean-Claude Mulindahabi

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