De l’éducation nationale

Les élèves de l'école primaire "Kigali Parents School" en décembre 2016. Photo (c) Umwezi
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20/01/2017, par MNE Nkundabayo

« Quand nous parlons de la sagesse qui a présidé à quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace ; elle est en tout pays uniquement occupée du travail des mains : L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. Certainement cet esprit de la nation chinoise est le plus ancien monument de la raison sur terre ». Voltaire dans l’Essai sur les mœurs.

Deux siècles plus tard, au pays des « merveilles » à des milliers de kilomètres de la Chine, dans la patrie qui intéresse la majorité des lecteurs de ce billet, un pouvoir élitiste ayant remplacé un pouvoir populiste, l’éducation nationale a été réorientée suivant le constat de cet auteur célèbre dont l’affirmation semble être, plus que jamais, d’actualité. D’un enseignement public de qualité, avec ses défauts comme la discrimination envers certaines minorités, on a évolué vers une éducation scolaire haut de gamme pour les enfants de l’élite et un sabotage en règle de l’enseignement public, privant ainsi le peuple d’une éducation de qualité.

A une époque où il faut charmer la fameuse « communauté internationale » pour espérer être audible chez soi, quel serait l’impact d’un représentant des déshérités qui ne maitriserait aucune des langues internationales usitées ? Très limité. Aujourd’hui on voit dans ce pays un grand nombre de diplômés qui éprouvent des difficultés à improviser dans une seconde langue qui, pourtant, est censée être leur langue d’études et de travail ce qui n’était pas le cas il y a quelques décennies.

Ce constat fait, on se rend compte que ce que certains considèrent comme un échec de l’éducation nationale, est en réalité le résultat escompté par ceux qui la chapeautent. Les politiques apparemment fantaisistes dans ce domaine et leurs fréquents changements, s’inscrivent dans cette vision élitiste de la société : Il faut abrutir les masses pour mieux les contrôler. Fournir un enseignement de qualité au grand nombre, c’est jeter les bases d’une société égalitaire. Pour un pouvoir élitiste, cela n’est pas envisageable.

Une classe d'une école primaire dans le district de Muhanga, province du Sud au Rwanda en mars 2014. Photo (c) KigaliToday

Classe d’une école primaire dans le district de Muhanga, province du Sud du Rwanda en mars 2014. Photo (c) KigaliToday

Cette idéologie-là n’est pas une exclusivité pour ce pays ; elle a été évoquée par d’autres penseurs sous d’autres cieux il y a belle lurette. Montesquieu, un autre penseur du siècle des lumières, avait écrit ce qui suit dans son « De l’esprit des lois » en 1748 : « L’extrême obéissance suppose de l’ignorance dans celui qui obéit (…) Dans les Etats despotiques, chaque maison est un empire séparé. L’éducation qui consiste principalement à vivre avec les autres, y est donc très bornée : Elle se réduit à mettre la crainte dans le cœur, et à donner à l’esprit la connaissance de quelques principes de religion fort simples. Le savoir y sera dangereux, l’émulation funeste ; et, pour les vertus, Aristote ne peut croire qu’il y en ait quelqu’une de propre aux esclaves ; ce qui bornerait bien l’éducation dans ce gouvernement. L’éducation y est donc en quelque façon nulle. Il faut ôter tout afin de donner quelque chose ; et commencer par faire un mauvais sujet, pour faire un bon esclave. »

Un abrutissement des masses donc, qui va de pair avec la corruption des mœurs, brouillages des repères et une destruction méthodique des valeurs.  « L’homme nouveau », résultat de cette entreprise ingénieuse de démolition, est capable de vendre père et mère pour une petite promotion sociale. Sans savoirs, sans vertu et sans honneur, il est inutile de faire appel chez lui de tout ce qui élève l’homme et il est plus facile d’en faire un sujet exploitable et manipulable à souhait.

Dans une telle société, il est aisé de faire de la « méritocratie » un leitmotiv quand tout le monde ne dispose pas des mêmes conditions de départ. En réalité, avec une telle configuration, la discrimination ne se situe plus au niveau de l’embauche ou des nominations ; c’est en amont pendant le parcours scolaire que le décrochage s’opère entre ceux qui ont les moyens de s’offrir des bonnes études et ceux qui n’en ont pas. Si l’égalitarisme absolu n’est pas non plus la panacée (pour s’en rendre compte il suffit de regarder l’état des pays qui s’y sont essayés), il ne faut pas non plus fermer les yeux aux abus d’une certaine logique qui laisse autant de monde sur le bord de ce fameux chemin du progrès.

Quand l’ascenseur social est hors service, une politique entièrement libérale en matière d’éducation devient illégitime de facto si la société se considère comme une république démocratique.

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