Afrique des Grands Lacs: Tous les mêmes?

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Depuis plusieurs décennies, l’Afrique des Grands Lacs est marquée par une succession de régimes dictatoriaux. La population est à la fois témoin et victime d’une répression effrénée, une violence perpétuelle, une corruption incontrôlée et incontrôlable.  Rare est de voir une passation de pouvoir par voie démocratique et pacifique. Cette région souffre toujours de crimes de guerre et contre l’humanité voire même le génocide. A qui revient la lourde responsabilité dans ce drame? Pourquoi tant de violence? 

50 ans d’autoritarisme et de conflits fratricides incessants. Jusqu’à quand?

Généralement, la région des grands lacs africains désigne quatre pays: l’Ouganda, le Rwanda, la RDC (République Démocratique du Congo) et le Burundi. Depuis l’indépendance des années 1960, les conflits meurtriers ne cessent de secouer cette région à cause des dirigeants qui oublient qu’on exerce le pouvoir pour le peuple. Des hommes qui exercent le pouvoir en visant les intérêts individuels. Des hommes qui abusent du pouvoir, se laissent guider par la « libido dominandi » c’est-à-dire le désir, l’ambition de dominer, de commander, la soif inextinguible du pouvoir et le garder, quel que soit le prix, comme si c’était leur bien.

Officiellement, la plus connue des tragédies dans cette région, reste d’abord, le génocide perpétré contre les tutsi au Rwanda, les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis principalement en 1994. Et puis, d’autres pages sombres tels que les massacres de 1972 et 1988 au Burundi, ensuite, les crimes contre l’humanité en RDC, et la guerre sur le sol de ce pays, qui implique sept pays entre 1997 et 2003, la République démocratique du Congo, le Zimbabwe, l’Angola et la Namibie d’un côté, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi de l’autre.

C’est une guerre sans précédent, qui emporte plus de six millions de vies humaines selon l’ONU (avec des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité qui seraient certainement qualifiés de génocide par un tribunal compétent, selon le « mapping report » de cette même organisation). La convoitise et la main-mise sur les richesses naturelles de la RDC est l’une des motivations, mais aussi la poursuite et massacres de masse contre des refugiés hutu, sont flagrants.

L’Histoire retiendra aussi que l’armée patriotique rwandaise (APR) du général Paul Kagame aura été déterminante pour porter au pouvoir Laurent Désiré Kabila en 1997; et pour cause, le général rwandais James Kabarebe, bras droit de Paul Kagame, occupera les fonctions de Chef d’État-Major de l’armée congolaise durant les premiers mois. Enfin, les trente années de règne de Museveni en Ouganda qui dirige le pays avec une main de fer. Son régime était situé, il y a quelques années, entre la démocratie imparfaite et l’autoritarisme. Aujourd’hui, la régression est plus que manifeste. La répression brutale monte d’un cran contre l’opposition et les journalistes subissant des menaces, particulièrement pendant la période électorale. L’entrave à la liberté d’expression vaut pour les quatre pays.

Pourquoi la démocratie a du mal à s’installer?

Manifestement chacun veut s’accrocher au pouvoir coûte que coûte. Faut-il chercher les causes à travers le parcours de conquête du pouvoir? Les présidents Yoweri Museveni, Paul Kagame, Joseph Kabila et Pierre Nkurunziza sont tous les quatre passés par la rébellion, la violence et la guerre avant d’arriver au sommet de l’État. Même si on a souvent constaté les inconvénients de ceux qui accèdent au pouvoir par les armes, mais, le problème n’est pas d’être militaire. Le problème c’est vouloir s’accrocher au pouvoir en installant la dictature ou le totalitarisme.

Respectivement leurs pays, l’Ouganda, le Rwanda, la RDC et le Burundi sont mal côtés en démocratie par « The Economist Group ». Les trois derniers font partie des régimes autoritaires selon le dernier classement. Les opposants sont emprisonnés ou malmenés quand ils ne sont pas assassinés.

afrique

La dictature aurait franchi les limites pour atteindre l’étape du totalitarisme ?

Au pouvoir depuis 1986, Museveni n’est pas apprécié par la communauté internationale particulièrement lors des élections présidentielles de février 2016. Les États-Unis d’Amérique se montrent inquiets de l’arrestation d’opposants, et jugent que les élections ne sont pas libres ni transparentes. Sa réélection est remarquablement contestée par le Dr Kizza Besigye le principal opposant qui a vécu beaucoup d’intimidations, arrestation pendant la campagne électorale et une résidence surveillée après les élections. Le 13 mai 2016, cette figure de l’opposition ougandaise est inculpée de trahison et écrouée comme il en avait été victime en 2005. A cette époque, les charges contre lui avaient été abandonnées.

Paul Kagame, un personnage atypique?

Président depuis 2000, le général Kagame, est « l’homme fort » de cette région. Vice-président en juillet 1994, c’est lui qui, réellement, tenait les rênes du pouvoir dès la conquête du pays par sa rébellion, comme l’a admis sur BBC son prédécesseur Pasteur Bizimungu, après avoir été poussé à la démission. Ce dernier est d’ailleurs arrêté en avril 2002 à la veille de la création d’un parti politique. Il sera jugé et emprisonné jusqu’en avril 2007, entre autres pour atteintes à la sûreté de l’État. Des opposants sont souvent menacés et d’autres assassinés, qu’ils soient en exil, comme Seth Sendashonga, Théoneste Lizinde, Patrick Karegeya, … ou au pays comme André Kagwa Rwisereka, Assinapol Rwigara, le Dr Emmanuel Gasakure etc. Les disparitions, jamais élucidées, comme celles d’Augustin Cyiza, Alex Ruzindana, Léonard Hitimana, …

En prison, des opposants au régime comme Victoire Ingabire Umuhoza, Déo Mushayidi, le Dr Théoneste Niyitegeka… Des procès que certains observateurs qualifient de montés de toutes pièces ou mystérieux, comme celui du célèbre artiste Kizito Mihigo et ses coaccusés, des membres de partis d’opposition comme Sylvain Sibomana, Jean Baptiste Icyitonderwa, pour ne citer que ceux-là. Des militaires (ou ceux à la retraite) comme Frank Rusagara, Tom Byabagamba, Ngabo Rugigana, etc. D’autres Rwandais ont pris le chemin de l’exil, comme deux anciens présidents de l’assemblée nationale, le Dr Joseph Sebarenzi et Alfred Mukezamfura, l’ancien Premier ministre Faustin Twagiramungu, plusieurs ministres, ayant tous exercé au sein du régime actuel. Il est aussi à noter un nombre croissant d’officiers de l’actuelle armée, qui a déjà marqué la dissension. La liste relative à toutes ces différentes situations est très longue.

En décembre 2015, le président Kagame a fait réviser la Constitution pour aller au-delà de deux mandats. Il s’est frayé une voie possible de diriger jusqu’en 2034. Ses principaux partenaires, les Britanniques et les Américains se sont dits déçus et s’inquiètent des conséquences d’une telle décision, qui selon eux, s’est basée sur des manipulations de la population.

Au Burundi, une crise politique met à mal le pays où une partie de la population s’est insurgée contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza. Le conflit a déjà emporté plusieurs vies humaines et le pays compte plusieurs centaines de milliers de réfugiés exilés principalement dans les pays limitrophes. Le président Nkurunziza n’aurait-il pas mieux fait pour éviter que le Burundi ne tombe de nouveau dans une crise politique? Il est vrai que son régime n’est pas le seul responsable des massacres et assassinats, mais s’il avait eu le courage de ne pas briguer un troisième mandant, il est fort possible que le pays ne se serait retrouvé dans une aussi grave crise. Certains disent qu’il en avait droit. Admettons; mais quel serait le meilleur choix entre cette crise et son départ après son deuxième mandant, si le premier pouvait pérenniser la paix et la sécurité des Burundais? Evidemment, le premier. En RDC, à l’approche de l’élection présidentielle, le climat devient de plus en plus tendu. Ayant réussi à contraindre le président Kabila à abandonner son ambition de briguer un troisième mandat, l’opposition lui reproche de vouloir reporter les élections pour jouer les « prolongations ». Les opposants, comme Moïse Katumbi se dit menacé et sollicite une protection onusienne. Le président Kabila qui constate que ses voisins restent au pouvoir sans être inquiétés, se dit qu’il est capable de faire la même chose. 

Aucun Chef d’’État de cette région pour donner le bon exemple!

Assoiffés de pouvoir et déterminés à s’y accrocher, les Chefs d’États ne sont pas pressés pour instaurer la démocratie dans cette région. Ils font semblants d’en ignorer les conséquences. Ils pensent que le peuple est trop impuissant pour oublier les promesses non tenues ? Les conflits sanguinaires et endémiques voire même la pauvreté extrême sont principalement les conséquences de régimes qui ne se préoccupent guère de l’intérêt général de la nation. Malheureusement, rien ne laisse présager un redressement dans un proche avenir. D’aucuns pensent que la situation risque de s’empirer, si le processus démocratique n’est pas engagé et mis en œuvre dans les meilleurs délais.

Jean-Claude Mulindahabi

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